[INTERVIEW] – L’AFFAIRE LAURA STERN – VALÉRIE BONNETON ET AKIM ISKER, SUBLIMES D’HUMANITÉ : « Il fallait être à la hauteur de toutes ces femmes victimes de violences conjugales »

Que ce soit au Festival de la Fiction de La Rochelle, à Creatytv à Sète ou récemment au Festival de Luchon, L’Affaire Laura Stern crée l’événement et laisse les spectateurs sans voix, bouleversés par une histoire tristement banale. Entre exigence de vérité, responsabilité et don de soi, Valérie Bonneton et le réalisateur Akim Isker reviennent sur ce tournage éprouvant et sur ce qui l’ont poussée à s’engager dans un projet aussi fort.

Qu’est-ce que vous avez, personnellement, éprouvé à la lecture du scénario ?
Valérie Bonneton : J’ai trouvé que le sujet était extrêmement fort. C’est le genre d’histoire pour laquelle il faut être profondément concerné quand on décide de s’engager dans une série comme celle-ci. Je ne connaissais pas très bien Akim Isker au départ. Je me suis renseignée sur son travail et j’ai vite compris que c’était tout ce que j’aimais : une mise en scène au plus près de la vérité. Rien n’est convenu, rien n’est attendu. Et il dirige admirablement bien ses acteurs.
Le sujet est sensible, délicat, complexe. Il fallait une grande finesse, que tout soit amené avec justesse, et que les comédiens soient irréprochables pour que l’on y croie. Et c’est le cas. Akim a été très juste dans son casting. Chaque acteur devient son personnage. On ne voit plus l’acteur, seulement le rôle. C’est fou. Et ça, c’est tout le talent d’Akim.
Enfin, il y a eu toutes ces rencontres avec ces femmes incroyables que nous avons faites en amont du tournage, avec lui. Il était tellement investi dans la préparation… À ce moment-là, je me suis dit que nous allions être pleinement dans le sujet, en immersion totale. Mais dès la lecture du scénario, il était déjà impossible de ne pas être bouleversée par leur histoire.

De quelle manière vous êtes-vous emparé du scénario de Frédéric Krivine et Marie Kremer pour définir la mise en scène ?
Akim Isker, réalisateur : Je travaille toujours avec les mêmes élans. D’abord, ce sont des envies de vibration : aller à la rencontre, comprendre, savoir, se plonger pleinement dans le sujet pour en saisir toute la complexité. Ici, il s’agissait d’accompagner un personnage interprété par Valérie Bonneton, une femme profondément investie, presque éponge, qui se dévoue entièrement aux victimes de violences qu’elle accompagne. Mon premier travail a donc été d’aller à la rencontre d’associations, d’écouter, de poser des questions. Il fallait créer une héroïne crédible et raconter une histoire sincère, sans tricher.
Ensuite, le véritable enjeu était de trouver le juste équilibre : traiter ce sujet avec toute sa dimension sociétale et sa puissance, tout en installant une forme de tension. Pas un thriller à proprement parler, mais une tension suffisamment forte pour que l’on accepte de suivre cette femme dans son parcours. J’ai beaucoup travaillé avec les auteurs dans ce sens, en échangeant, en questionnant. Les premières versions du scénario étaient d’ailleurs assez différentes ; le projet a évolué au fil de nos discussions. Petit à petit, nous nous sommes rapprochés de cet équilibre. Un équilibre que j’ai continué à chercher pendant le tournage, puis au montage.

De quelle façon avez-vous abordé ce rôle, qui demande d’aller chercher des émotions intenses ?
V.B : Je n’ai rien construit. Je ne me suis pas dit que j’allais interpréter Laura comme ci ou comme ça. Laura est quelqu’un qui absorbe tout, qui prend tout, qui est profondément empathique. Elle reçoit. Alors il suffit de se laisser porter et de vivre les situations pleinement. Je n’ai jamais eu le sentiment de jouer sur ce tournage parce qu’il n’y avait quasiment pas de pause et on tournait caméra à l’épaule, sans interruption. De fait, on se laisse emporter par les scènes ainsi que les émotions de femmes qui ne sont pas toutes comédiennes, et ont une vérité encore plus saisissante. Je ne peux pas dire mieux que cela : j’ai essayé d’être là, simplement. D’être concentrée avant, pendant et après les prises. De recevoir et de vivre ces moments.
D’ailleurs, j’ai eu du mal à m’en remettre. Je n’ai jamais été aussi fatiguée. Quand on va chercher des émotions aussi fortes, mentalement, oui, cela devient très éprouvant. Je suis entrée dans cette histoire et je ne l’ai jamais quittée. Ni en mangeant, ni en dormant. J’étais toujours avec ces femmes, à porter leur voix. Akim a tenu à nous maintenir dans cette bulle constante. Mais c’est un don de soi pour défendre une cause. C’est notre travail. Et on ne doit jamais s’en plaindre.

En quoi les rencontres avec ces femmes victimes de violence vous ont-elles nourrie ?
V.B : C’est un choc d’écouter des histoires aussi hallucinantes. Les détails sont glaçants. Certaines femmes sont encore terrorisées. Elles ont mis des mois, parfois des années, avant de venir discuter, avant de réussir à parler. Le fait de témoigner leur permet de se libérer, d’avancer tout doucement. Comme il le dit dans la série : avec le temps. Pas forcément pour le quitter immédiatement, mais pour amorcer quelque chose. Pour commencer à se reconstruire.

On sent un devoir de responsabilité encore plus important quand on joue un rôle comme celui-là ?
V.B : Bien sûr. Il fallait être à la hauteur de ces femmes victimes de violences conjugales. Réussir à mettre en lumière un sujet majeur de société et, peut-être, faire bouger les lignes, changer les mentalités — du moins, je l’espère de tout cœur. C’est une sacrée responsabilité. Je suis fière que France Télévisions continue de s’emparer de ce sujet et que cette série puisse voir le jour sur le service public.

Comment Akim Isker vous a-t-il guidée pour aller chercher cette vérité ?

V.B : Avec beaucoup de douceur. Face à toute cette violence, il y a une grande douceur dans le personnage de Laura, et j’ai adoré ça. Elle est tempérée, elle apaise, elle cherche des solutions, elle avance. Mais, à un moment donné, tout devient insupportable.
Akim voulait être très précis dans les nuances de cette héroïne. Il fallait sentir le basculement, que ce soit crédible, qu’on ne soit pas dans quelque chose de gratuit ou de caricatural. Qu’on comprenne ses gestes. C’était essentiel. Il voyait tout. On a beaucoup cherché ensemble. Mais il ne fait pas 50 000 prises : il fait le nombre de prises nécessaires, pas plus. En même temps, il est très respectueux de chacun et de chacune. Très à l’écoute, très attentionné.

Comment avez-vous dirigé ces comédiennes pour qu’elles livrent autant d’émotions et de sincérité ?
A.I : J’ai besoin de filmer la douceur. Ce que je trouve profondément beau dans cette série, c’est l’humain. Ce que je cherche toujours, c’est la beauté de l’être humain dans toute sa complexité. Peut-être que, pour cette raison, je tisse des liens très forts et très intimes avec les comédiens. J’ai pleinement conscience qu’un acteur ne vient pas simplement interpréter un rôle. Il vient prendre la responsabilité de dire quelque chose. Il arrive avec son corps, sa voix, son vécu, ses blessures parfois. Et cela, il faut en prendre soin. Je parle beaucoup avec eux de ce qui m’anime, de ce que je veux raconter, pour que l’on avance ensemble. Mais je n’ai pas de recette secrète. Je dirige au cas par cas. Chaque acteur est différent, chaque sensibilité est différente.
Le mot essentiel, pour moi, c’est la confiance. Dans ma vision de la direction d’acteur, tout repose là-dessus. Un acteur qui se sent en confiance est capable d’explorer, d’oser, d’aller très loin. Pauline Parigot le disait elle-même : elle n’a pas eu peur d’en faire trop, justement parce qu’elle se sentait en sécurité. Et moi aussi, je dois avoir confiance – confiance dans le fait que les acteurs oseront aller au bout, sans jamais se faire mal. Car au fond, l’objectif est de toucher une forme de vérité. Sur des sujets comme celui-ci, nous avons une responsabilité. La moindre femme qui a vécu ne serait-ce qu’une fraction de ce que nous racontons doit pouvoir se reconnaître, sentir que cela fait écho en elle. C’est à cet endroit-là que l’émotion devient sincère.

Ça doit être aussi épuisant mentalement et physiquement, Valérie l’évoquait à l’instant…
A.I : Oui, c’est épuisant. Mais elles ont choisi ce métier, comme je l’ai choisi moi aussi. Quand on décide d’aller loin, d’explorer des zones sensibles, on en paie forcément un petit prix. Mais ce prix est dérisoire face à la responsabilité que nous avons de porter un sujet comme celui-ci.
J’ai aussi le sentiment que je trouve la vérité dans la répétition. J’ai besoin de matière, de tentatives, d’explorations successives. Cela peut être exigeant pour les comédiennes, mais c’est ce qui me permet ensuite de trouver la justesse au montage. Aurique Delannoy n’est pas seulement une monteuse, c’est aussi une véritable autrice. Le montage est une écriture – une réécriture du projet. C’est à cet endroit que l’on affine le sens, le rythme, les silences. Et d’une certaine manière, c’est aussi une prolongation de la direction d’acteurs : au montage, on choisit les prises, les respirations, les regards. On décide du moment exact où une émotion surgit et de la durée pendant laquelle on la laisse exister. C’est là que tout se rejoint : le jeu, la mise en scène et l’écriture.

J’aimerais qu’on commente une séquence ensemble, peut-être celle qui m’a le plus marquée dans la série. C’est une séquence verbalement très violente : votre confrontation avec Yannick Régnier au sein de l’université. C’est un face-à-face vraiment terrible.

V.B : Il y a tout ce qu’on a ressenti avant, tout ce qu’on sait de cet homme, qui est un pervers narcissique, donc quelqu’un de très intelligent dans sa manière de détruire sa compagne, de façon insidieuse. Mon personnage sait comment il est. Néanmoins, elle ne sait pas encore si elle va passer à l’acte. Et c’est important de ne pas le savoir. C’est un jeu de regards où rien ne doit transparaître : ni chez elle, qu’elle vient pour le tuer, ni chez lui, qu’il est un pervers.

Dans le jeu, Yannick était tellement atroce – et excellent – alors qu’il est adorable dans la vie, qu’il suffisait simplement de l’écouter, de recevoir ses mots en pleine figure. Dans ce type de scène, le partenaire compte plus que tout. Et puis, c’est un basculement pour mon personnage. Rien ne sera plus comme avant.

Akim souhaitait amener cela intelligemment : qu’on sente le poids du doute, de la peur, l’horreur des propos de Yannick, et cet instant précis où elle décide de l’empoisonner à cause de ces mêmes paroles dangereuses et inhumaines. Toutes ces sensations devaient être captées au bon moment.

Le grand public vous connaît surtout pour vos comédies. Ce rôle-là a-t-il été un défi pour vous ?
V. B : Non, parce que je l’ai abordé comme tous mes rôles. La comédie est une recherche de vérité, tout comme le drame. C’est presque le même travail, en tout cas la même exigence.
Bien sûr, on se demande si l’on va pouvoir encaisser toute cette émotion, la recevoir sans flancher. J’avais beaucoup de doutes avant le tournage. Mais dès qu’on entre dans le concret, dès qu’on a ces femmes en face de soi, on oublie tout le reste.

Pour revenir plus précisément sur la mise en scène, c’est une série où les visages sont essentiels, où la caméra se tient au plus près de ces femmes brisées. Parlez-nous de votre travail sur le cadre et de la photographie de Julien Bullat, avec qui vous aviez déjà collaboré sur Visions ?
A.I : Julien Bullat est un chef opérateur formidable, et surtout un cadreur d’une grande sensibilité. Effectivement, nous avions déjà travaillé ensemble sur Visions, donc il y avait une confiance installée. Il ressent très finement ce que je cherche, mais aussi ce que propose l’acteur au moment même où il joue. L’intention était claire dès le départ : être au plus près de ces femmes. Aujourd’hui, avec du recul, je me rends compte à quel point la série est faite de gros plans, de visages, de regards. La caméra vient presque caresser la douleur, s’approcher au plus près de l’intime. Nous en avons beaucoup parlé en amont, en échangeant des références, des envies très précises. Julien avait une grande liberté. D’ailleurs, près de 90 % de la série est tournée à l’épaule. Cela permet une proximité organique, presque impudique parfois. Il est toujours au plus près, à l’affût d’un frémissement, d’un trouble. Et je crois qu’il était lui-même touché par ce qu’il filmait – cela se ressent à l’image. Je ne me cadre pas moi-même. Je tiens à travailler avec un cadreur qui comprend que je laisse une grande liberté aux acteurs et aux actrices. Son rôle, alors, est d’accompagner cette liberté, de la faire grandir, et de saisir l’instant juste.

Mais l’esthétique ne se limite pas au cadre. Le montage a été fondamental. J’adore le travail d’Aurique Delannoy – même si nous étions deux monteuses sur la série, compte tenu du nombre d’épisodes. Les choix de rythme, de respiration, ont été déterminants pour trouver cet équilibre fragile.
La musique aussi joue un rôle essentiel. Eric Neveux a composé une partition très épidermique, qui nourrit le doute, la complexité et la souffrance du personnage principal – une femme qui, elle, ne subit pas directement de violences conjugales, mais qui en porte malgré tout la charge émotionnelle.
Avec Éric, le travail commence bien avant le tournage. Pendant la préparation, nous échangeons énormément. Je lui envoie des photos de femmes rencontrées, des articles, des phrases entendues. Je le nourris du réel. Lui m’envoie des propositions musicales, et nous avançons ainsi, pas à pas. Je lui répétais sans cesse : il faut être avec Valérie, comprendre ce qui, peu à peu, lui devient insupportable.

Echange réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2025.

Ma critique de la série est à retrouver ici.

L’affaire Laura Stern, actuellement sur HBO MAX.
Diffusion sur France 2 dès le 19 février.

Synopsis :
Laura, pharmacienne et mère de famille, a fondé une association d’aide aux femmes victimes de violences, Femmes Debout. Un jour, elle assiste, impuissante, au meurtre d’une de ses membres. Profondément traumatisée par ce féminicide et révoltée par l’inaction de la police et de la justice, elle décide de répondre à la violence des hommes par la violence pour protéger celles qui l’entourent.

Casting : Valérie Bonneton, Pauline Parigot, Yannick Renier, Rym Foglia, Samir Guesmi, Catherine Ame, Pascal Rénéric, Eva Huault, Darren Musselet…