[CONVERSATION ARTISTIQUE] – JULIETTE PLUMECOCQ-MECH, COMEDIENNE HORS DU TEMPS : « Le théâtre m’a tout appris parce que j’étais une enfant solitaire, qui n’était pas raccordée avec la réalité »

Actrice caméléon, intriguante et consciencieuse, Juliette Plumecocq-Mech foule les planches de théâtre et vogue sur les ondes de télévision depuis plus de 30 ans. Avec sa physicalité singulière et une palette de jeu immensément vaste, Juliette Plumecocq-Mech nous charme et nous enivre à travers ces rôles où transpire un amour sincère pour la comédie ainsi que la passion pour un métier aussi douloureux qu’agréable. À 57 ans, elle ne s’est jamais rien interdit, a toujours su saisir les opportunités qui s’offraient à elle, lui ouvrant ainsi les portes d’une carrière riche et la confiance des plus grands metteurs en scène. Romain Lévy, Jean-Pierre Améris, Slimane Baptiste-Berhoun ou Alexandre Laurent, tous ont vu un potentiel extraordinaire qu’ils ont exploités afin de la faire briller. Retour sur les temps forts d’une comédienne précieuse.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers la comédie, quel a été le déclencheur ?
Enfant, je faisais beaucoup le clown. J’imitais des voix d’hommes politiques et j’essayais d’être ventriloque avec mes mains ou une paire de chaussettes. J’avais envie de raconter des histoires par un autre médium que le mien, un peu en étant cachée, parce que j’étais une enfant solitaire. Arrivée en Terminale, une amie a sollicité mon aide pour lui donner la réplique sur un texte de Shakespeare lors de son concours d’entrée au Conservatoire de Bordeaux. À la fin de l’examen, le jury nous a demandé de descendre et, je ne sais pas pourquoi, quelque chose m’avait plu sur scène. Je n’avais pas envie de partir. Alors, j’ai demandé à jouer le monologue de Phèdre. Je n’ai pas attendu leur réponse et j’ai interprété ma scène. Une fois finie, il y a eu un petit silence et ils m’ont dit d’aller m’inscrire avec une dérogation. J’ai donc passé le concours et j’ai été reçue.

« Sur Shakespeare, il y a un labeur, un texte éprouvé, des sensations »

Comment les parents réagissent-ils à ce virage professionnel ?
(rire). Je viens d’une famille d’ingénieurs, donc ce n’était pas propice. Mais je pense qu’ils avaient surtout peur de ne pas pouvoir m’aider ou m’accompagner. Puis, nous étions dans les années 80, aussi, et les comédiens étaient considérés comme des patachons, des gens qui gagnent mal leur vie, etc. Ils n’ont pas essayé de me dissuader pour autant. Cependant, j’ai le souvenir que ma mère était heureuse, car elle avait l’impression que toutes les velléités artistiques de sa jeunesse pouvaient enfin se réaliser.

Au théâtre, vous avez joué trois pièces de William Shakespeare. De quelle façon s’approprie-t-on ces textes classiques et ce langage soutenu ?

Ce sont de grands mouvements d’émotions. Il faut être très présent, avoir un objectif, réussir à dégager les pensées. C’est technique. Je ne viens pas du monde du théâtre, donc je suis assez laborieuse. Il a fallu que je me forge une culture rapidement. Sur Shakespeare, il y a un labeur, un texte éprouvé, des sensations. L’émotion arrive à partir du moment où le travail sur le texte est abouti. On ne peut pas proposer l’émotion, faire un choix d’émotions, trafiquer avec, sinon le texte résiste. C’est le talent de Shakespeare, il nous demande d’être concret, d’avoir une vision sur le texte. J’ai travaillé sur le sens de chaque mot. J’ai toujours un dictionnaire avec moi, à portée de main, pour les vérifier, même sur des mots simples, afin d’être sûre du sens, de la fonction de ce mot dans telle ou telle phrase. Je me réapproprie le langage, dans la prononciation et dans le sens.

Quand on travaille sur des textes en vers, on cherche. Par exemple, on essaie de décaler une respiration pour voir si la musicalité arrive. Cette musicalité, il faut aller la chercher. C’est beaucoup de travail pour raconter ces histoires et que le public s’en empare.

Créateur : Photo SImon Gosselin | Crédits : Photo SImon Gosselin

Vous avez joué Juliette. Est-ce qu’on ressent une sorte de poids ou de grande responsabilité lorsqu’on incarne un personnage « historique » aussi fort ?
Oui ! Surtout, je me suis aperçue d’une chose. Au départ, avec Ricardo Lopez Munoz, le metteur en scène, nous avions réalisé une version adulte de la pièce, où je jouais Paris et la nourrice, qui est dans toutes les confidences et a toute la pensée de cette pièce par rapport à leur relation amoureuse et aux drames des deux familles. Mais nous nous sommes rendus compte que le jeune public ne venait pas au théâtre. Alors, Ricardo a décidé de monter une nouvelle version avec seulement Roméo et Juliette sur scène racontant tous les personnages. C’est là que j’ai interprété Juliette. En interprétant Juliette, j’ai réellement vécu ses traumas. Je n’étais plus extérieure. La nourrice, elle, avait la sensation d’être dans une tragédie grecque. En réalité, ce n’est pas le cas. C’est une simple histoire d’amour entre deux adolescents, c’est très contemporain, très moderne finalement. Cependant, c’était beau de le traverser ainsi, après avoir vu le point de vue des adultes.

« J’ai appris à ce que ma singularité soit acceptée »

Vous souvenez-vous de la première fois que vous êtes montée sur scène et ce que vous avez ressenti ?
Pendant notre cursus au Conservatoire, le directeur estimait que nous devions avoir une expérience professionnelle. Nous jouions alors dans des écoles, par exemple. Ce n’était pas sur une scène, mais c’était déjà une première confrontation avec le public. C’était déjà troublant. Surtout, je me suis rendue compte de l’énergie que j’avais. Habituellement calme, posée, timide, je courais là dans tous les sens. C’est ensuite que j’ai compris ce qu’était l’adrénaline.
La première scène, ce fut lors de la dernière année de conservatoire lorsqu’un des professeurs/metteurs en scène m’a proposé la pièce L’Arlésienne et le rôle de Rose Mamaï. Nous avions le Philharmonique de Bordeaux avec nous. J’ai eu l’impression que cela avait duré que quelques secondes, alors que la pièce dure 2h15. Je ne voulais pas que ça s’arrête. Ça a concrétisé mon besoin d’être là. Juste avant de monter sur scène, j’ai eu les genoux qui claquaient. Depuis ce moment-là, qui fut une sensation désagréable, et le bonheur qui s’en suit de jouer après, je me suis dit que ça ne valait pas le coup de se mettre dans des états pareils. Maintenant, je n’ai plus le trac. C’est une libération.

Qu’est-ce que le théâtre vous a appris humainement et professionnellement ?
Le théâtre m’a tout appris parce que j’étais une enfant solitaire, qui n’était pas raccordée avec la réalité et qui n’a grandi que très tard (dans ma tête). Je suis toujours un peu enfantine. Toutefois, ça m’a appris l’autre, la pensée politique, le contact avec l’autre, que je touche l’autre, qu’il me touche émotionnellement parlant, comment l’émotion se donne et s’offre, ainsi que l’écoute. Au théâtre, cette obligation de l’écoute créait du silence, de l’émotion. C’est un bel apprentissage. Puis, une conscience du monde à travers les grands auteurs. La valeur de l’artiste également, j’ai appris à ce que ma singularité soit acceptée. Enfin, elle m’a offert la liberté et le voyage. J’ai eu la chance d’aller jouer dans le monde entier : Europe, Japon, Colombie…

« J’essaie toujours d’être là où on ne m’attend pas »

Une de vos premières apparitions au cinéma, c’est dans Radiostars de Romain Lévy, qui est devenu un petit incontournable de la comédie française. Vous incarnez la chauffeuse de bus, Danielle, qui emmène ces stars de la radio en tournée. La première séquence de votre apparition est très drôle, chacun se demandant si vous êtes un homme ou une femme. Parlez-nous des coulisses de cette séquence…

Nous l’avons tournée en tout dernier à Paris. Romain Lévy, le réalisateur, avait très peur que je retire mes lunettes, car il avait peur qu’on me reconnaisse en tant que femme, alors que tout se jouait sur mon androgynie et cette ambiguïté. C’était assez drôle. J’avais envie de taquiner Pascal Demolon, qui est un mec hilarant et déchaîné sur ses répliques. Il était vraiment à fond. Et j’ai ensuite enlevé mes lunettes (rire). […] Je continue de les suivre. C’est une sacrée bande que nous avons eue là. Tout le monde est en haut de l’affiche désormais. Romain a eu beaucoup de feeling et Les Productions du Trésor nous ont admirablement accompagnés.

J’ai vu le dernier film de Benjamin Lavernhe, En Fanfare, je l’ai trouvé superbe. Il va chercher des choses à des endroits différents. C’est agréable à voir.

Pour revenir sur cet aspect physique qui fait écho à cette séquence dans Radiostars, vous faites partie de ces artistes caméléons qui ont un physique atypique, une gueule qu’on voit rarement, et capable de tout jouer. Est-ce que ces particularités vous ont été plus bénéfiques que disqualifiantes pour certains rôles ?
Au théâtre, c’était fantastique parce que je n’avais pas à jouer les rôles de jeunes premières. Elles ont rarement une grosse voix et ne font généralement pas 1m78. Je pouvais alors faire tous les rôles masculins que je voulais. Ce fut extraordinaire pour moi. Pour le cinéma, quand je suis arrivée à Paris en 1988, j’avais de grands espoirs cinématographiques. Mais le cinéma n’étant pas ce qu’il est aujourd’hui, il n’y avait pas de place pour une personne androgyne comme moi, parce qu’on ne savait pas où me mettre. Puis, j’ai eu la chance de rencontrer Sophie Barrois, mon agente. Elle a eu confiance. Peut-être grâce à cette particularité. Ça lui a tapé dans l’œil. Dans les premiers castings pour le cinéma et la télévision, je ne me suis pas posé la question. Cela fait peu de temps que je fais de l’image, et les choses ont donc eu le temps d’évoluer. Maintenant, j’essaie toujours d’être là où on ne m’attend pas. J’ai toujours tenté d’être méconnaissable d’une pièce à l’autre. Je veux pouvoir tous jouer : une mairesse, une Présidente de Tribunal, une grand-mère, une mère de famille. Je veux être caméléon. Tant que les propositions vont en ce sens, ça me plaît.

La comédie et le drame vous sied parfaitement. Mais l’ambiance des films de genre comme dans le court-métrage Les Barricades mystérieuses (vidéo ci-dessous). Avec cette capacité de caméléon, vous aimeriez aller vers le genre ?
Bien-sûr ! Ce n’est pas simple mais ça reste une grande envie.

À la télévision, vous avez beaucoup joué des personnages dans le milieu de la police et du milieu judiciaire. Comment travaillez-vous la posture d’une commissaire ou d’une juge de tribunal ?
Honnêtement, l’habit fait le moine. Dans 66-5, Danielle Arbid, l’une des réalisatrices, m’a demandé de mettre la robe de Présidente de Tribunal, rien que cela. Et la situation, assise derrière le grand bureau, vous n’avez pas grand-chose à faire. L’autorité est naturellement là. Il y a eu beaucoup d’improvisations, de textes rajoutés, et nous avions une conseillère judiciaire qui était avec nous pour nous donner les termes juridiques. Dès qu’on les emploie, on trouve aussi une forme de légitimité d’interprétation et une posture. Si on se laisse pénétrer par l’ambiance, le décor, le costume, ça va vite. Ce que j’aime, comme au théâtre, c’est que tout ça n’est qu’un mensonge auquel nous devons croire. C’est une illusion parfaite. Avec des personnages de ce milieu-là, j’essaie toujours d’avoir une musicalité. Dans Cat’s Eyes, je savais qu’Alexandre Laurent ferait une série très rythmée, qu’il allait courir dans tous les sens, avec plein d’action. Donc, je me suis dit que pour cette commissaire qui doit attraper ses filles, elle devait aussi être en mouvement, ne jamais rester immobile ou assise derrière un bureau.

Parvenez-vous encore à trouver des espaces de liberté dans ces rôles ?

Cela dépend toujours des scénaristes avec qui nous travaillons. S’il n’y a pas assez d’espace pour créer une originalité, sans tomber dans l’exubérance, je peux refuser le rôle, mais cela reste du dialogue et des échanges. Je pense à Vortex avec Camille Couasse et Sarah Farkas, qui étaient proches de Slimane-Baptiste Berhoun et moi-même. Nous avons pu ajuster énormément de répliques, de styles, afin d’avoir une originalité que Slimane souhaitait. Nous avons essayé de surprendre avec ce personnage pour qu’il ne soit pas anodin, qu’il puisse ressortir. Ce fut le cas aussi avec Vise le cœur, où j’ai proposé une légiste plus à l’américaine, plus fantasque, dans sa bulle, mais pas seulement que sur les blagues, mais autour d’une passion.

Dernièrement, nous avons pu vous voir dans deux productions télévisuelles à succès que vous avez citées : Vortex de Slimane-Baptiste Berhoun et Cat’s Eyes d’Alexandre Laurent. Qu’est-ce qu’on apprend en tant que comédienne sur des grosses machines télévisuelles comme celles-ci et au côté de réalisateurs comme Slimane et Alexandre ?

Qu’il faut s’amuser ! Avec Slimane, nous avons développé une grande amitié artistique et une véritable complicité. Nous avons une joie immense à chercher des répliques, un grand plaisir de travailler ensemble pour parvenir à un résultat qui nous satisfasse. C’est une recherche de petites bêtises intelligentes à insuffler, à distiller afin de rendre les choses succulentes. Il y a cette même façon de travailler avec Alexandre, où nous allons jusque dans le moindre détail, même insignifiant soit-il. Sur Cat’s Eyes, par exemple, il y a un des flics qui essaie de me traduire ce qu’est « la moulaga » dans une chanson de Jul. Nous nous sommes dit qu’il fallait absolument que la Commissaire Bruneau fasse le signe de Jul. Ça fait un peu d’humour.

Juliette Plumecocq-Mech dans Vortex.

Puis, j’ai fait exprès de ne pas mettre les doigts comme il fallait. Nous avons tellement ri. Ce moment où nous avons trouvé le bon tempo pour ce petit truc, ce n’est que du bonheur. Alexandre est un grand joueur, il a besoin de rire, il est boulimique de plaisir, de fantaisie, il met de la musique pendant qu’on tourne. Les premières scènes de tournage, quand je suis rentrée avec cette musique à fond sur le plateau, je n’ai pas compris et j’ai attendu que la musique s’arrête avant de parler. Il coupe la caméra et me demande pourquoi je ne joue pas. Je lui réponds que j’attendais que la musique se coupe (rire). Non, je devais jouer avec la musique. C’était gourmand, gargantuesque comme tournage.

On vous voit très souvent dans de jolis seconds rôles à l’image. Et personnellement, je trouve cela assez frustrant au vu de votre talent. Est-ce un sentiment que vous partagez ?
Je l’ai partagé jusqu’à il y a presque un an. En mars dernier, on m’a proposé un premier rôle dans Meurtres à Nîmes aux côtés de Tiphaine Daviot, ce qui n’est pas désagréable. Nous avons réussi, dans le scénario, à avoir de l’intime et du professionnel. C’était un personnage qui allait prendre sa retraite, il y avait tout un background intime non résolu, et ça m’a permis de jouer à la fois sur le tableau de l’autorité et sur l’intime d’une femme brisée. J’ai énormément travaillé pour que chaque séquence ait sa valeur et qu’on n’ait pas simplement une flic qui passe et qui traverse. Deux mois après le tournage, j’ai été heureuse et j’ai espéré que d’autres premiers rôles suivent. Néanmoins, si cela ne suit pas, les guests que j’ai à faire, que ce soit à la télévision ou au cinéma, me plaisent. J’ai toujours quelque chose à défendre. Et même lorsque je n’ai qu’une journée de tournage, on m’en parle encore aujourd’hui. J’ai tourné deux autres fictions de 90 minutes À l’instinct (prochainement) où je tiens le rôle principal avec Christopher Bayemi. Donc, les choses bougent. J’espère pouvoir créer du désir de plus en plus.

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