Crédit photo : Copyright Sofie GHEYSENS – Storia Télévision – FTV
Il fait partie de ces voix françaises iconiques du doublage, et peut se targuer de doubler certains des plus grands acteurs hollywoodiens tels que Hugh Jackman, Javier Bardem, Tom Hardy ou Benedict Cumberbatch. À l’affiche du film d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte « Le Comte de Monte-Cristo » et de la nouvelle production Marvel Studios « Deadpool & Wolverine », où il prête sa voix au plus célèbre des griffus, Jérémie Covillault se confie sur ces deux projets entre coulisses de tournage, de doublage, ainsi que sur sa manière de travailler, de confectionner chaque rôle.
« C’est assez jouissif d’incarner les méchants »
Vous avez un petit rôle dans le dernier film événement « Le Comte de Monte-Cristo ». Vous incarnez Antoine, le gardien de la prison du Château d’If ». La première séquence dans laquelle on vous voit est celle où tu viens chercher Edmond Dantès pour l’emmener en prison. Racontez-nous les coulisses de votre arrivée sur le projet et de cette première scène…
J’ai passé les essais l’été dernier alors que j’étais chez des amis. Je revenais de la pêche, je venais de me baigner, et j’ai fait une vidéo de casting dans la foulée, dans le jardin, filmée par un de mes amis. Et ça a fonctionné. J’étais ravi d’être dans ce film. Et, même si c’est un petit rôle, je m’aperçois qu’il a marqué puisque tout le monde m’en parle. Il est vrai que cette séquence est assez impressionnante car elle démarre la descente aux enfers de Dantès. « Le Comte de Monte-Cristo » est mon livre de chevet depuis que je suis gamin. C’est un roman qui m’est cher. Je l’ai relu plusieurs fois depuis.

Sur le tournage, nous nous sommes amusés. Pierre Niney est un garçon très drôle, qui ne se prend pas au sérieux et, pourtant, qui travaille très sérieusement. C’est un vrai bosseur. Il prenait son rôle à cœur. Il y avait une équipe géniale, jeune, motivée. Et nous avions des moyens techniques sensationnels avec des grues et des caméras dans tous les sens. Nous avions l’impression de faire du vrai beau cinéma. Nous avons mis une après-midi pour tourner cette séquence, au sein d’une ancienne dépendance du Ministère de l’Armée. Il me semble, je ne me rappelle plus exactement de l’endroit. Puis, il y a la magie du cinéma. Je tenais une fausse matraque en mousse. Je fais semblant de le frapper, lui avait des protections aux genoux et il tombe.
Il y avait un régleur de cascades sur place et les deux gendarmes qui étaient avec nous sont cascadeurs également afin de gérer correctement les « bousculades ».
Comment avez-vous abordé ce rôle ?
Dans cette première scène, nous le voyons très méchant. Ensuite, il y a une certaine jouissance chez lui à posséder un petit pouvoir. Je l’ai donc abordé ainsi, comme un homme qui profite du pouvoir qu’on lui attribue. Les personnages sont superbement écrits, il y a alors une certaine évidence et ça nous permet d’aborder les rôles plus simplement. D’ailleurs, ce personnage n‘existe pas vraiment dans le livre. Le geôlier, dans le roman, n’est pas si cruel. Il a plus d’empathie pour les prisonniers. Là, il est décrit comme une ordure. C’est assez jouissif d’incarner les méchants et j’ai l’habitude maintenant des rôles comme ceux-ci, à l’image de celui que j’interprète dans « Un si grand soleil ». C’est plus drôle parce que ça nous permet de jouer des choses que nous n’oserions pas faire dans la vraie vie. Néanmoins, ça change un peu. On me propose de plus en plus de rôles plutôt gentils et sympathiques.
Je sais que Pierre Niney est friand des films Marvel. Il savait que vous étiez la voix de Doctor Strange, Venom et de Logan ?
Effectivement, il savait que j’officiais dans ce domaine. C’est marrant parce qu’il un côté môme, très gamin avec ça, comme moi d’ailleurs. Je suis un geek aussi. Nous en avons donc parlé, nous rigolions ensemble, nous imitions des voix…
La seconde séquence dans laquelle votre personnage intervient, c’est dans la prison du Château d’If. Là aussi, pouvez-vous nous parler des coulisses de tournage ?

Nous n’avons pas tourné au Château d’If. Ils ont tout recréé en studios. Les couloirs de la prison ont été tournés dans un endroit qu’on appelle « Le trou de l’Enfer » à Versailles, qui sont des galeries creusées en sous-sol à l’époque de Louis XIV pour entreposer l’armement de l’armée du Roi (canons, fusils, poudres…). Quand je tape sur les cellules au sol, ce sont donc du décor. Et les cellules de la prison, notamment celle où je descends, ont été recréées dans les studios à Bry-sur-Marne avec des décors de huit mètres qui s’ouvrent en deux. Il y a une plateforme qui vient au-dessus de laquelle on passe pour descendre. Lorsque je dois descendre, je monte sur la plateforme tout en haut au-dessus du décor, et je descends avec la corde.
C’était impressionnant. Je dois avouer que descendre avec cette corde à nœuds n’était pas évident (rire). J’avais un filin qui me tenait et qui a été effacé en post-production.
Parlons doublage. Vous prêtez de nouveau votre voix à Wolverine (Hugh Jackman). Avant cela, vous l’aviez doublé dans le film « Logan » (2017). Dans les premiers films « X-Men », c’est Joël Zaffarano qui doublait le super-héros. Qu’est-ce qui a provoqué ce changement ?
Lorsqu’on m’a appelé pour « Logan », j’ai été interpellé. Pour faire simple et sans rentrer dans les détails, disons qu’il y a eu une mésentente entre Joël et la FOX. Ils m’ont appelé pour le faire et j’ai passé un coup de fil à Joël afin de clarifier les choses, qu’on puisse en discuter. Il m’a donné son accord. Nous sommes tous très amis dans ce milieu, et nous ne sommes pas là pour piquer les rôles des copains. Il y a une éthique à respecter. Pour ma part, je travaille suffisamment pour ne pas avoir besoin d’autres rôles. Les gens se sont étonnés de ça. Ensuite, j’étais évidemment ravi de pouvoir prêter ma voix à Wolverine. C’est un héros que j’adore depuis enfant. Ce fut un honneur. Et avoir la bénédiction de Joël m’a permis de le faire l’âme tranquille. Même si nous n’avons pas la même voix, j’ai essayé de respecter le travail qu’il avait fait sur Wolverine.
Cela dit, vous êtes plusieurs à prêter votre voix à Hugh Jackman dont vous, depuis 2015, avec « Chapie ». Comment vous-en êtes arrivé à doubler l’acteur ?
Par casting. Là, en l’occurrence, comme il n’avait pas de voix officielles – à part pour les X-Men – nous avons été plusieurs dont Joël à passer les essais. […] J’aurais adoré faire « The Greatest Showman ». Je n’ai pas eu le rôle car, sur ce film, il fallait être raccord au niveau de la voix chantée en VO et la voix française et j’ai une voix plus grave que Hugh Jackman. Ça ne fonctionnait pas. « Le Fils » est aussi un film que j’aurais aimé faire.
« La veille de démarrer des gros films comme celui-ci en doublage, j’ai toujours un peu le trac »
Pour « Logan », de quelle manière avez-vous abordé cette version de Wolverine ?

J’ai eu la chance de voir le film en amont, ce qui n’est pas toujours le cas, et je voyais qu’il y avait déjà quelque chose d’assez crépusculaire. Je voyais un homme fatigué, meurtri, vieillissant. Alors, j’y ai mis du souffle, j’ai pris une voix plus rauque. Avec le doublage, on apprend à travailler très vite, à travailler beaucoup à l’instinct. On écoute l’acteur. Patrick Poivey et Jack Frantz m’ont appris deux choses importantes : ne pas regarder la bouche, mais regarder les yeux de l’acteur et, surtout, écouter la façon dont le comédien respire. Patrick Poivey disait que si nous arrivions à choper la respiration du personnage, nous choperions le personnage, son rythme. La respiration c’est le cœur, c’est la vie. Il faut écouter et regarder. C’est enrichissant.
Lorsqu’on attaque un rôle, la première journée, on tâtonne, on cherche. Et, à un moment, on trouve. Une fois le film terminé, je demande à refaire les premières séquences que j’ai doublées. Car, au bout de plusieurs jours de doublage, votre personnage, vous le tenez mieux. En revenant sur les premières scènes, vous pouvez améliorer des choses.
Doubler des grands acteurs comme Hugh Jackman, ce n’est pas si difficile. Vous avez déjà tout sur un plateau. Vous avez juste à être le plus fidèle possible à ce qu’ils font. Nous ne serons jamais aussi bons mais il faut respecter leur travail, humblement. C’est plus compliqué de doubler un mauvais acteur. Vous avez davantage envie de les sauver (rire). J’ai la chance de doubler de supers acteurs. Je m’éclate. Et sur « Logan », ça a été le cas.
Votre timbre de voix, grave, qui sied à l’ampleur dramatique du film, a-t-il été déterminant selon vous ?
Certainement. S’ils ont pensé à moi, c’est qu’à leurs yeuxs ça correspondait aussi à l’aspect crépusculaire du film ainsi que ce côté grave et rauque que je peux avoir. Car j’ai quand même une poignée de gravier dans la gorge. Ce n’est peut-être donc pas un hasard. D’ailleurs pour « Deadpool & Wolverine », Disney m’avait donné comme consigne de rester sur le même timbre que « Logan ».
Le directeur artistique Jean-Pierre Dorat s’est occupé de la DA de « Logan ». Ce n’es pas son premier film « X-Men ». Comment s’est passée votre collaboration ?
Nous avons travaillé main dans la main. Jean-Pierre est un monsieur adorable, bienveillant. Je ne vous cache pas que j’avais la pression. La veille de démarrer des gros films comme celui-ci en doublage, j’ai toujours un peu le trac. Arrivé en studio, je n’en mène pas large. Je voulais faire ça bien et ne pas me planter parce que je savais qu’on m’attendrait au tournant. Et il a été d’une grande gentillesse. Ce fut assez éprouvant, physique, ça l’est toujours en doublage, mais ça s’est très bien passé. Nous avions tous une grande ambition autour du film.
Il y a une séquence folle dans « Logan », celle où Wolverine tente de sauver les enfants dans la forêt. Avez-vous doublé les cris de rage ?
Ça dépend. En général, lorsqu’il y a ce type de scènes avec des cris, nous essayons la plupart du temps de garder la version originale. Moi, je préfère. Néanmoins, quand vous avez un cri et qu’un autre personnage parle par-dessus, vous êtes obligé de doubler le cri. Vous ne pouvez pas garder l’original et mettre une phrase doublée par-dessus. S’ils faut faire toutes les « réacs », je les fais sans aucun problème. Pour cette séquence de « Logan », nous en avons gardé la majorité. Il ne me semble pas en avoir refait.
« En studio, nous nous sommes tapés des barres de rires assez régulièrement »
Vous avez été surpris de revenir sur « Deadpool & Wolverine » ?
J’attendais de voir ce qui allait se passer. J’espérais le faire. Les bruits couraient et tout le monde me posait la question. C’est Disney qui a pris la décision finale, peu de temps avant les premières cessions de doublage. J’ai appris que je reprenais le rôle trois semaines avant de démarrer le doublage du film. J’ai été évidemment surpris et je suis honoré d’avoir eu l’occasion de reprendre le rôle. Mais je m’attendais à rien d’autant que « Logan » est une production particulière et que Joël aurait pu revenir. […] Lorsqu’il a été annoncé que je ferais la VF de Wolverine, les commentaires n’ont pas été tendres. J’ai eu des détracteurs. J’espère toutefois qu’ils sont contents et que ça ne leur gâche pas le film. On ne peut pas plaire à tout le monde malheureusement.
Avec Deadpool, le côté comique est très présent. Ce qui détonne avec le personnage tragique de Wolverine. Le contraste était également amusant à doubler ?

Bien-sûr ! Surtout que nous avons eu la chance de pouvoir faire presque toutes nos scènes ensemble avec Pierre Tessier (vf. Ryan Reynolds). L’idée était de réaliser ça ensemble et j’adore Pierre. C’est un immense comédien, un homme délicieux, et nous nous sommes marrés. Puis, ça fait du bien de voir Wolverine se détendre un peu, tout en restant badass. J’ai bien aimé ce ton comédie, j’ai adoré voir Deadpool et Wolverine en duo, et les voir s’amuser comme des petits fous. Ce fut donc amusant à regarder et à doubler. […] Pierre est absolument magnifique en Deadpool. Il a des tirades qui ne sont pas évidentes et il le tient parfaitement. Et comme il le maîtrise, ça lui permet de s’éclater encore plus. En studio, nous nous sommes tapés des barres de rires assez régulièrement.
[…] Dorothée Pousséo, qui a fait la direction artistique du film, et je tenais à le dire, est un bonbon. C’est une femme adorable, drôle, passionnée, intelligente et une comédienne formidable. Elle a un œil et une oreille de comédienne et, dans le doublage, c’est précieux. C’est déconcertant de facilité et de bonheur de travailler avec des gens comme Dorothée, comme Pierre. Les charges de prod’ de chez Disney aussi se sont éclatés. Ils nous ont remercié, encouragé. Doubler ce « Deadpool & Wolverine » a été une expérience magnifique.
C’est un Wolverine différent et plus vulgaire que nous voyons dans le film. C’est jouissif de dire plein de gros mots ?
La VF est plus édulcorée. Il y a beaucoup plus de « fuck » dans la version originale. Par exemple, quand je dis « Ça va moucher rouge » dans le film, qui était « On va faire la bagarre » dans la bande-annonce, en anglais c’était « Let’s fucking go ! ». Mais oui, c’est jouissif de pouvoir balancer des horreurs et qu’on nous donne l’autorisation de les dire (rire).
« Lorsqu’il a été annoncé que je ferais la VF de Wolverine, les commentaires n’ont pas été tendres »
Les studios, vous le disiez, sont réellement impliqués dans les doublages, ils prennent votre travail au sérieux et vous accompagnent. Je me fais l’avocat du diable, mais n’avez-vous pas peur qu’un jour, ils vous abandonnent au profit de l’IA ?
C’est un vaste débat. Nous nous battons contre ça et pas seulement pour conserver notre travail. Dans le domaine du doublage, il y a quelque chose de très humain. Les doublages sont par des acteurs et il se dégage alors une humanité. Je pense que l’IA n’est pas encore prête à supplanter ça. En France, nous mettons énormément de cœur dans ce que nous faisons Je ne suis pas inquiet, pour l’instant, à l’idée d’être remplacé. Ça ne va pas arriver tout de suite. Puis, il y a une fanbase tellement importante autour de la VF, que les gens s’insurgeront peut-être contre ça. D’un point de vue juridique, nous nous chargeons de protéger nos voix. Qu’on ne puisse pas prendre nos voix pour nous faire dire n’importe quoi. Si on utilisait ma voix pour me faire dire des choses sans autorisation, je ferai un procès direct. Je reste vigilant. Toutefois, nous sommes conscients que nous n’arrêterons pas l’IA dans le milieu du doublage, notamment. Son arrivée est inéluctable. De fait, plutôt que de vouloir l’empêcher, il faudra apprendre à travailler avec, trouver des compromis, une solution de cohabitation qui reste viable pour tous sans jamais trahir ce supplément d’âme que nous avons en France.
« Le Comte de Monte-Cristo » / « Deadpool & Wolverine », actuellement au cinéma.
- Vous pouvez retrouver mon interview du chef décorateur de « Le Comte de Monte-Cristo » ici.
- Vous pouvez retrouver une seconde interview de Jérémie Covillault pour le doublage de « Doctor Strange in the Multiverse of Madness » ici.

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